ST4 The Project

Tunisie

ST4, Portrait

S comme Sfax, Supporters, Street, Singe, Script, Signe, Style, Spirituosité, Scrabble, Selfie, Spontané, Scène, Spéculation, Sponsor, Show, Satisfaction, Signature…
T comme Tunisie, Teen-agers, Tandem, Travail, Technique, Talent, Toile, Trame, Tâche, Tendance, Tilt…
4 comme Four, For, Fort, Quatre…
ST4 ne veut pas dire Street-arteurs Tunisiens (d’ailleurs ils ne sont que deux), ni Sfax Terrorism or quoi que ce soit, et même si c’est difficile à croire, Yassine et Sadok ne savent plus ce que le nom de leur groupe signifie exactement, c’est comme si c’était ce nom même, issu de nombreuses séances de tergiversations philosophico-économiques sur fond d’art contemporain, les avait choisi sans raison précise. Ils s’emploient, depuis, à le porter comme un slogan, sans faire du sens une priorité absolue.
Est-ce t’es fort ? ou alors ! Qui dit mieux ? Peu importe !
Séduits dès la jeune adolescence, par les ultras du CSS, dans leur mode d’expression caractéristique des supporters engagés plus que par une quelconque attirance envers le foot, Yassine et Sadok se retrouvent à peindre d’une manière collective et dans une bonne ambiance populaire, portés par l’idée d’une passion commune et par l’appartenance à une communauté de jeunes actifs.
Evoluant d’abord dans des groupes différents, ils se rencontrent ensuite en 2013 et se découvrent en commun une passion pour le street art, à l’expression plus subtile et à l’horizon prometteur.
ST4 est né, sans projet plus précis que de travailler dans la rue.
Après une première phase de recherches stylistiques explorant, à la lumière de ce qui se fait déjà de par le monde, ce qui est possible à faire à partir d’ici, commencent les expériences de peintures murales lettristes, soutenues par des esquisses appliquées.
Le groupe se résout très vite à se forger, non pas un vocabulaire pour un langage, mais un alphabet, aux déclinaisons graphiques infinies, pour ce qu’on pourrait décrire comme un métalangage visuel réflexif, ou plus simplement comme de la poésie concrète. De la même manière que le nom du groupe s’est perdu entre ses potentielles et ses effectives significations, l’exposition Before Language se plaît à ne rien dire, tout en montrant comment on dit.
ST4 ne calligraphie pas ses lettres et ne les relie pas dans une gestuelle cursive. Il évite du coup de surfer sur la vague de la calligraphie illisible et montre ses compositions autrement qu’à travers le voile orientalisant de l’impossibilité du déchiffrement classique. Il n’y a rien à cacher puisqu’il n’y a rien à dire, et il n’y a rien à dire parce qu’il y a tout à voir.
Alors que la mode de l’art contemporain de marché, en Tunisie, est à l’accumulation des signes qui enrichit l’œuvre en interprétations commodes et révolutionnairement correctes dans une sorte de prêt-à-penser visuel, ST4 assume simplement sa recherche plastique sans encombrer son art de faux engagements. ST4 ne donne pas son avis à propos de la violence conjugale, ne travaille pas sur l’immigration clandestine, ne démontre pas une quelconque nécessité, ne critique pas, ne transgresse pas, ne sublime pas, ne transcende pas… Il n’est point engagé que dans l’économie de son propre project et n’a nul besoin de citer l’histoire du street art ou de se revendiquer de l’antisystème pour donner de la profondeur ou de la légitimité à ses créations. C’est ainsi qu’il passe du papier au mur, du mur à la toile, de la clandestinité aux projets financés, de la rue à la galerie, et inversement, sans complexes, en profitant, jeune qu’il est, du plaisir d’apprendre encore de chaque opportunité.
Soutenu et accueilli par la Galerie Yosr Ben Ammar, le voilà couronner six ans d’expériences d’une exposition qui ne résume pas plus son parcours qu’elle n’en montre l’aboutissement comme une phase qui en amènera forcément d’autres.
A l’évocation de cet ennui qui succède généralement aux vernissages, Yassine et Sadok affirment dans un naturel déconcertant qu’ils seraient forcément en train de travailler au projet suivant.
Devant ces toiles, murs amovibles parmi les murs, libre au visiteur de jouer au scrabble en alignant les lettres aux sens, ou de refaire connaissance avec chacun des signes isolés, et libre à la légèreté de le conquérir et à la curiosité de l’emporter.
Oussema Troudi, artiste, ami du groupe et de la galerie, Mars 2019